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Valérie Drechsler, Directrice du Centre européen du résistant déporté sur le site de l'ancien camp de Natzweiler-Struthof

Approches et pratiques pédagogiques au Centre européen du résistant déporté sur le site de l'ancien camp de Natzweiler-Struthof

 

 

Mesdames, Messieurs, Chers Collègues et Amis,

Près d'un an après notre rencontre de Sélestat, je suis très heureuse de prolonger et de voir étendue à d'autres lieux, à d'autres experts, la réflexion sur la pédagogie des lieux de mémoire, dans une perspec­tive d'échange, de dialogue et de proposition. Le partage d'expéri­ence permet de poser un regard neuf sur ce qui fait notre quotidien à tous. Nous œuvrons chaque jour dans la même optique mais avec des cultures, des outils, et des projets différents. Je vous propose de vous faire partager la nôtre, puisque je suis venue avec Monsieur René Chevrolet, responsable de l'animation pédagogique et culturelle du Centre européen du résistant déporté.

 

Je salue ici tout particulièrement Monsieur François Amoudruz, résistant, déporté, responsable national au sein du Conseil d’administration de la Fondation pour la mémoire de la déportation, vice-président national de la Fédération nationale des déportés, in­ternés, résistants et patriotes (FNDIRP), trésorier de la Commission exécutive du Struthof. Je salue également Monsieur Hubert France, patriote résistant à l’occupation, président de la FNDIRP du Bas-Rhin. Ils sont des amis.

 

La pratique pédagogique au Centre européen, qui représente ici une façon de faire "française", ne saurait être réduite au lieu de visite, aux expositions, seuls, ni aux animations seules, ni aux visites guidées seules…

 

Nous l'avions tous clairement dit à Sélestat: tout est pédagogie. Et l'erreur serait de réduire ce mot aux seules pratiques destinées aux "jeunes", aux scolaires. La pratique est un tout, faisant résonner lieux et personnes, cultures et savoirs, questions et projets.

 

Lors de la préparation de ce congrès, l'avant-programme faisait état de différentes questions auxquelles j’essaierai d’apporter quelques réponses, fonction de mon expérience. J'avancerai aussi d'autres pistes, je le souhaite en tout cas.

 

Je vous propose ici premièrement une présentation du Centre en tant que lieu dialoguant avec le visiteur puis le site historique en tant que lieu "parlant" au visiteur [dialogue lieu-personne]; deuxième­ment le Centre en tant que lieu de rencontres, d'échanges et de cré­ation [dialogue personne-personne]; troisièmement le Centre comme lieu interagissant avec le site historique, haut-lieu de mé­moire [dialogue lieu -lieu].

 

Cet ensemble d'interactions et d'usages est la clef de voûte d'une pédagogie active, mise en œuvre dans le respect du site, des vic­times et de l'histoire.

 

1. Des lieux et des hommes

 

Le Centre européen du résistant déporté dialogue avec le visiteur

Inauguré en novembre 2005 par le Président de la République Jacques Chirac, le Centre européen du résistant déporté est l'aboutissement d'un chemin de réflexion autour d'une question dont le point d'interrogation ne cessait de grandir à mesure que les an­nées passaient: qu'adviendra-t-il de l'histoire et de la mémoire de ce lieu – de ses victimes, de leur message – lorsque les témoins directs, les déportés, ne seront plus là?

 

Cette question, nous avons été nombreux à y réfléchir, à échanger, depuis des années, pour trouver une réponse possible, en l'occur­rence, la création du Centre européen.

Construit sur les vestiges du Kartoffelkeller, le Centre est une passerelle guidant vers l'ancien camp. Donnée essentielle: le Centre n'est pas isolé, mais lié spatialement et temporellement, au site his­torique (au sens large : le camp, la chambre à gaz, les carrières de sable et de granite). Il est complété par le musée, dans l'enceinte de l'ancien camp, consacré à l'histoire spécifique du KL-Natzweiler et de ses 70 Kommandos annexes.

 

La mission première du Centre européen est d'accueillir et de trans­mettre: transmettre l'histoire, pour savoir ce qui a eu lieu et com­prendre le site que l'on vient visiter; transmettre un message, pour susciter réflexion et engagement. Par sa conception même, le Centre véhicule, de manière alternative et comme une chambre d'écho, histoire et mémoire, information et impressions.

 

Aussi, le Centre est-il un outil de pédagogie en soi, dont l'architecture et le parcours placent le visiteur dans une démarche à la fois libre et construite, en ce qu'elle apporte, de manière progressive, des clefs de connaissance et de sensibilisation. Mais si le Centre fournit quelques clefs, le visiteur est bien sûr libre de leur usage. Dans son organisation, le Centre fonctionne sur deux approches pédagogiques complémentaires: partager et responsabiliser.

 

Selon le moment du parcours et le propos développé, le Centre eu­ropéen joue de l'ombre et de la lumière, de la lumière naturelle et de la lumière artificielle, des espaces aérés et des espaces rétrécis, pour sensibiliser. C'est ainsi que le bâtiment lui-même s'adresse au visiteur et met en exergue le sens des images et des mots présen­tés. Sur le fond, les espaces sont organisés en deux diptyques, l'un consacré à l'univers concentrationnaire, l'autre à l'histoire du IIIe Reich et des résistances et oppositions contre lui à travers l'Europe.

 

Dans cet ensemble se côtoient objets originaux, bornes interactives, fonctionnant comme des banques de documentation informatisée sur les principaux camps de concentration et d'extermination, films, s'adressant directement au visiteur (Bonjour mon frère, Vous, qui vivez), expositions, présentant de manière chronologique et thé­matique les années 30 et 40, puis la construction européenne. Ainsi, pour répondre à l'une des réflexions de l'avant programme de ce séminaire, le multimédia, - chez nous les ordinateurs interactifs – n'est pas le média de l'émotion. Il en suscite de fait, par les images montrées et les faits relatés, mais est là essentiellement pour in­former sur l'histoire.

 

Si vous me permettez un aparté ou un complément, il me semble irréaliste et même dangereux de vouloir à tout prix „raisonner” le visiteur, à tout prix éviter l'émotion. En l'espèce, tout incite à l'émotion en un endroit comme le Struthof. Le lieu est porteur de son histoire, et cette histoire est porteuse d'émotions. Le rôle du Centre européen, du musée, est alors de poser des mots sur les émotions suscitées. Les expositions sont là pour cela. C'est très net d'ailleurs concernant notre exposition permanente. Elle est installée de part et d'autre, - et son parcours le traverse également -, du Kartoffelkeller. La première vue de ce bâtiment de béton armé provoque une réaction sensible: étonnement, tristesse, compassion, etc. Comme un miroir, l'exposi­tion explique, date, fournit les éléments de compréhension et met le vestige historique dans son contexte. L'important est à mon sens de ne pas laisser l'émotion „prendre le pas” sur la réflexion. Les deux sont seulement des réactions humaines à un environnement. Il con­vient de les prendre en considération et de savoir, à travers les ex­positions, les films et le dialogue aussi, comment y répondre.

 

Comme je l'indiquais, le visiteur, adulte ou jeune, reste libre de l'usage des clefs de compréhension et de sensibilisation qui lui sont données. C'est en ce sens qu'il est responsabilisé: les événements relatés sont exposés dans un environnement particulier – le centre en tant que projet architectural et le centre, à proximité de l'ancien camp – et accompagnés, jalonnés, d'un ensemble de questions et reflexions – “Vous qui vivez, regrettez vous - les temps où je me dé­battais, avez-vous cultivé pour des moissons communes”, “n'oublie pas, n'oublie rien, et crie la vérité”, sont des exemples de phrases extraites de nos films.

 

Dans sa démarche, soutenue par le geste architectural, le Centre européen délivre donc des valeurs, ou plutôt le sens de certains mots – engagement, par exemple - et l'importance des valeurs qui fondent nos démocraties. Il appelle à prendre le relais des engage­ments d'hier pour la Liberté – si fragile -, et à porter loin l'ambition d'une Europe solidaire et pacifiée. C'est donc porteur à la fois du rappel de l'histoire et de ces interrogations et pensées que le visiteur se rend vers le site historique.

 

En sortant de sa visite du Centre européen, le visiteur découvre le site historique, les vestiges du camp tel qu'il est aujourd'hui, c'est-à-dire plus petit qu'il n'était entre 1941 et 1944. Les maquettes présentées dans le musée permettent de mieux appréhender la ré­alité spatiale du camp alors.

 

Le site historique dialogue avec le visiteur

Je regrette de devoir passer très rapidement sur cette partie, objet d'une conférence en soi, mais je souhaite rappeler que l'on ne doit jamais perdre de vue ce qui fait l'objet même de nos démarches his­toriques et scientifiques, pédagogiques, culturelles et mémorielles au Struthof: le lieu historique, trace visible des événements ayant eu lieu là il y a plus de 65 ans. Et que ce lieu, en soit est messager. Lire le paysage, décrypter les traces du passé et repérer les apports suc­cessifs d'après la Seconde Guerre mondiale – modification du site, naturelles ou par la main de l'homme, construction de monuments, plaques commémoratives et nécropole, etc., sont autant d'interroga­tions sur la marche de l'Histoire et sur l'histoire de la mémoire: chaque époque est porteuse d'une vision mémorielle dont elle laisse l'empreinte sur le site.

 

Un regard attentif sur le site incite à approfondir la connaissance de l'histoire et de la mémoire du lieu. Sur le plan historique, la topographie et la géographie expriment de nombreuses caractéristiques de l'univers concentrationnaire. Sur le plan de la mémoire, on peut se demander: si l'on devait construire aujourd’hui le monument qui domine le site historique, ferait-on ainsi, serait-il tout différent? Dans les matériaux, la taille, l'esprit? Au contraire, pourquoi est-il toujours porteur de sens? Qu'est-ce qui fait qu'il a traversé les décennies sans perdre de sa force d'évocation? etc.

 

Le site - son histoire, les victimes - est le référent majeur de toute démarche pédagogique, tant avec des familles, que des groupes, que des enseignants ou des élèves.

 

Au demeurant donc, au moment où le visiteur arrive sur le site, sort de sa voiture sur le lieu-dit Le Struthof, sis à 760 mètres d’altitude sur le Mont Louise, il ouvre les portes d'un grand livre d'Histoire dont les pages sont nombreuses et riches d'une infinité de questions. Au fond, la rencontre avec les lieux va bien au-delà de la matérialisation d'une idée – l'idée que l'on se fait de la visite d'un camp de concen­tration et les traces visibles que l'on découvre. Nous sommes au cœur du "rôle que doit jouer le passé dans le présent", pour repren­dre les mots de Tzvetan Todorov. La rencontre avec les lieux est aussi, évidemment, une rencontre avec une interrogation personnelle et collective, sur la nature d'un mal - ici la barbarie nazie -, son ex­pression, sa fin et la mémoire de ses victimes, et bien sûr sur la ré­conciliation des peuples et la paix.

 

2. Pédagogie des hommes: le Centre européen, lieu de rencontres, d'échanges et de création

Lieu de vie jusqu'en 1940 - le Struthof était une station de ski, le bol d’air des Strasbourgeois -, ouvrage de souffrances et de mort de 1941 à 1944, le site du Struthof est redevenu lieu de vie, preuve bien entendu d'une victoire contre la barbarie, mais preuve surtout 1° de l'expression d'une mission essentielle de l'Etat: transmettre, commémorer et se souvenir; 2° de l'intérêt toujours renouvelé des populations, française, étrangères, jeunes et adultes, pour l'histoire du lieu et l'histoire en général. La partie ne fait pas le tout, mais il est à espérer que les milliers et milliers de personnes qui découvrent le site soient eux-mêmes „prescripteurs“, non pas de bonnes intentions, mais d'un message simple de vigilance et de citoyenneté.

Au Centre européen, deux animateurs assurent l'accueil des groupes scolaires qui le demandent et organisent la vie, l'animation au cœur du bâtiment, et parfois sur le site historique lui-même.

 

Sur le site historique, des guides accueillent, renseignent, veillent au respect du site et proposent de guider les visiteurs dans le camp, trois fois par jour.

 

La pratique pédagogique, au sens large, au quotidien est donc ryth­mée par

  • des ateliers pédagogiques, en salle, par groupes de 30 élèves; l'animateur engage la concertation avec le professeur accompag­nateur. La séance dure environ 2 heures. Elle se prolonge ou est précédée par la visite du Centre et du site historique. Le Centre eu­ropéen propose de travailler sur le sens des mots, des images, le travail concentrationnaire, la citoyenneté… il renouvelle ses thèmes chaque année, en fonction de son thème de réflexion fil rouge, des demandes convergentes des professeurs;

  • des visites accompagnées, au cours desquelles l'élève est sollicité pour questionner, lire, s'interroger, réfléchir;

  • des présentations, dans le hall du Centre européen, d'événements particuliers: par exemple dans quelques jours, les visiteurs pourront découvrir „la nuit de cristal”, puis „l'armistice du 11 novembre”…;

  • des expositions temporaires, historiques, artistiques. Je dirai un mot de l'art dans la pratique pédagogique puisque c'est l'une des ques­tions qui entourent ce séminaire;

  • des animations spécifiques: concours national de la Résistance et de la Déportation, journée d'appel de préparation à la défense, journées européennes du patrimoine, semaine de la mémoire en Alsace, exposition de travaux pédagogiques (ex: petits mo(nu)ments de mémoire), concerts , etc.;

  • des visites guidées pour tous les publics;

  • des workshops et visites dédiées pour les professeurs, chefs d'étab­lissements, chercheurs, français et étrangers. Le dernier a réuni des professeurs d'université danois, le 18 octobre, le prochain réunira des professeurs, chercheurs et responsables de sites de mémoire allemands, le 17 novembre.

 

Le Centre européen présente au moins une animation, un affichage ou une exposition par mois, en plus des ateliers et visites.

Sur 10 mois d'ouverture annuelle, le site reçoit entre 180.000 et 200.000 visiteurs, dont, cette année, 40% de visiteurs étrangers.

 

Pour 2009, il travaille à des partenariats pour ces animations „hors les murs” et inscrit sa démarche dans une dynamique de connais­sances nouvelles faisant dialoguer les générations et les époques, et dans une perspective européenne, pour des rencontres stimulantes et motivantes. D'ailleurs, si vous me le permettez, et si vous le sou­haitez, je serais heureuse de disposer de vos noms, vos adresses courriel: vous recevrez ainsi de nos nouvelles très bientôt!

 

La pratique, c'est aussi l'échange de pratiques! Comme nous le faisons aujourd'hui. Le Centre européen se rend ainsi dans d'autres lieux, musées et centres de mémoire, pour rencontrer les équipes; des réunions ont lieu régulièrement au ministère, à Paris, avec des responsables de tels lieux en France; des rencontres avec les chefs d'établissements, les professeurs, en activité ou en formation, ont lieu régulièrement, chez nous ou dans un établissement pour présenter notre activité et écouter les demandes. Ce sont des ren­contres enrichissantes que nous développons grâce au soutien con­stant de l'Inspection d'académie.

 

Nous élaborons également, en coopération étroite avec les respon­sables des établissements concernés, des actions en réponse par exemple, à un incident survenu lors d'une visite – une bagarre entre deux élèves - , ou à un acte de malveillance ou d'antisémitisme, dans un collège ou un lycée.

 

Nous participons ou encourageons la réalisation de travaux péda­gogiques visuels ou audiovisuels, vraiment très nombreux. Les étab­lissements nous adressent le fruit de leurs travaux: la diversité des approches de la visite du site est tout à fait passionnante et révéla­trice aussi de son époque. L’un des projets, réalisé par un collège de la région - Henri Meck, Molsheim - a même été exposé plusieurs mois au Centre européen.

 

Tout ceci pour dire que le Centre est un lieu ressource qui a pour mission et met en œuvre le dialogue et le partage des savoirs. Il n'est de sens, à mon avis, à ces lieux - musées, centres d'interprétation, mémoriaux - que dans une perspective d'échange et d'avenir. Ouvrons nos yeux et nos oreilles, le monde bruisse de maux et de joies, de dangers et de projets. Le passé est là qui nous le rappelle et nous appelle à la vigilance et à l'engagement. Voilà de quoi trou­ver motivation et tâche pour chaque jour!

 

Ce rôle de lien, de trait d'union entre l'histoire – celle du lieu et celle de la période – passe assurément par les mots, la parole, le dia­logue. Mais il est d'autres média, d'autres vecteurs qui peuvent en­suite susciter paroles et échanges.

 

A titre d'exemple de trait d'union entre le passé, le présent et l'avenir, de lien entre les générations, entre les époques, l'art est tout à fait porteur. Il est aussi, par objet interposé – peintures, sculptures, etc., un échange entre personnes, l'artiste portant son œuvre au regard et à la réaction de ses „spectateurs“.

 

Une petite remarque avant de donner quelques exemples d'art au Centre européen. La première fois qu'il a été question de faire entrer l'art au Centre, certains m’ont dit: „vous êtes sûre?! Faire entrer le beau sur un site d'horreur, c'est un risque de ne pas être compris!“

 

Oui, je suis „sûre“! Pourquoi? Parce que l'art est, je l'avais évoqué avec vous à Sélestat, le propre de l'homme. L'art était présent dans les camps, clandestinement, pour démontrer que la liberté de l'esprit et la dignité humaine seraient préservées, coûte que coûte, et pour soutenir le moral des plus touchés.

 

Il n'est pas incongru que l'art, témoin de l'Homme vivant, digne et debout, libre d'expression et de pensée, entre sur un site de mé­moire.

 

L'art présent aujourd'hui permet une approche privilégiée et sin­gulière de l'histoire, de la mémoire.

Trois exemples concernant le Struthof:

Nuit et Brouillard, œuvres de Jean-Jacques Morvan: la toile donne à voir une vision nouvelle des photographies des camps et des crimes nazis. (2006) [expl]

Anonyme, œuvres de Renato Oggier, sculptures et panneaux gravés expriment la perte identitaire (2008) [expl]

To be certain of the Dawn, Oratorio, Michael Dennis Browne et Stephen Paulus: la musique rend hommage et participe à la communion des esprits pour le souvenir et la mémoire. (2008) [expl]

 

3. Interaction des lieux: réalisations muséales et site historique

Il me semble que s’interroger sur les pratiques pédagogiques, c’est-à-dire sur nos façons de transmettre à la fois savoir et valeurs, c’est aussi s’interroger sur la façon dont vont dialoguer les lieux entre eux. Pourquoi ne peut-on plus se „contenter” de la présentation du seul site historique? Pourquoi faut-il des visites guidées, des expositions, des musées… parce qu’au souvenir de l’histoire incarnée, par ceux qui l’ont vécue, éprouvée, nous devons désormais et de plus en plus faire autrement, suppléer à la parole directe du témoin.

Ainsi, les musées (appellation générique) servent non plus seule­ment au „souvenir“, rôle conjugué de la préservation des lieux d’histoire, des monuments qui y sont érigés, des cérémonies qui ponctuent les temps de la mémoire, mais servent à expliciter cette question à laquelle nous nous devons de répondre sous peine de perdre le lien: „se souvenir, ‚pour quoi faire’?“. Cette question, sa réponse, c'est ce dialogue que partagent le musée et le lieu de l'his­toire. Je crois que dans notre approche de transmission de savoir, de réflexion et de valeurs, cette donnée doit rester centrale: toujours être à l’écoute de la demande du public, de l’évolution de ses ques­tions par rapport au passé. C’est le rôle des musées. Ecouter et an­ticiper l’évolution de la réflexion autour des questions d’histoire et de mémoire pour rester le trait d’union entre les gens, le monde tel qu’il va, et le passé, le monde tel qu’il a été. Nous nous devons en tant que responsables de l’animation de ces lieux de culture et de péda­gogie, de nous interroger régulièrement, presque quotidiennement sur la façon dont nos musées répondent aux questions de leur temps et font usage de l’enseignement du passé pour mieux appréhender le temps présent et donc l‘avenir, c’est-à-dire sur la façon dont nos musées restent des liens, des passeurs.

 

Car n’en doutons pas une seconde, la manière dont nous organisons nos musées, leur programmation culturelle et leur animation péda­gogique a une influence directe sur la perception du site historique lui-même. Nous avons donc le devoir impérieux de rester proches de l’histoire et de la recherche, qui alimente la connaissance que nous avons du passé. Nous avons aussi le devoir impérieux d’être à l’écoute de notre temps pour toujours adapter notre façon de trans­mettre. On ne peut aujourd’hui donner les mêmes outils pour ex­pliquer la montée du nazisme, la déportation et l’extermination, ou même certaines poignées de mains, aujourd’hui qu’il y a encore 20 ans, et a fortiori 30 ou 40 ans …. [expl]. Sinon, on court le risque que le site même qui vient être visité ne soit pas compris, ap­préhendé avec les bons outils.

 

La pratique pédagogique au Centre européen du résistant déporté est résolument orientée vers le „vivre et revivre ensemble”. Le Centre accueille des visiteurs d’une vingtaine de nationalités, de tous âges, qui arrivent avec leurs bagages: identité, passé, famille, mé­tier, culture, savoir, préjugés, questions… Notre rôle est de prendre en compte ces différences pour en faire la source d‘un enrichisse­ment mutuel et y apporter les compléments pour avancer. Je sou­haite sincèrement que chaque visiteur puisse prendre avec lui, en partant, une petite parcelle de ce qu’il aura entendu, vu, ressenti pour que cela l’aide dans son parcours de vie.

 

Les représentants de musées, mémoriaux, centre d’interprétation près des sites historiques réunis ici, nous devons sans cesse, à mon sens, penser aux dialogues croisés que j’ai cherché à mettre en relief ici: les lieux avec les personnes, les personnes entre elles, les lieux entre eux. Ce sont ces interactions qui alimentent la connaissance, l’échange, le partage pour une pédagogie fidèle aux engagements de ceux dont nous nous souvenons, motivée pour susciter auprès des visiteurs un savoir-être citoyen, vigilant, engagé, solidaire, hu­main, tout simplement. C’est un idéal, mais y tendre est un devoir.